Passionnée par la recherche documentaire, mettre en mots me permet de restituer et de diffuser mes compétences dans des matières spécifiques.
Dyslexique, seul l’amour des mots m’encouragea à écrire. Je suis reconnaissante à tous ces livres qui m’ont transporté et donné le courage d’être moi.
Outre la maîtrise technique de la rédaction et de la construction narrative, je développe une pédagogie inclusive et bienveillante dans mes missions de rédaction.
Petits textes ou manuscrits, avec ou sans illustrations, ils sont des outils résiliaires, nouveaux liens entre diverses sphères comme la culture et l’espace public, l’enseignement et ses auditeurs, soi et le collectif.
Textes rédigés dans le cadre d’un Atelier de Recherches et de Créations co-animé avec Armèle Portelli artiste vidéaste, avec la collaboration de Majorie Fabre, auteure, chorégraphe et danseuse. Nous avons travaillé autour de notre personnage, Janiss, femme d’une quarantaine d’années qui disparaissait fréquemment de sa vie quotidienne.
Répondeur :
…Bonjour, Janiss pour vous servir…mais indisponible pour le moment . N’hésitez pas à me laisser
un message après le top sonore ! Top
Répondeur :
– Janiss …c’est moi..tu es à l’école ?
Répondeur :
– Janiss? Janiss, c’est moi.. tu me rappelles?vite ?…j’ai trop, trop de trucs à te raconter …hihihi…
j’ai revu Jean, on a passé la soirée et un peu plus ensemble…je pars de chez lui…bisous ma belle,
Rappelle moi.
Répondeur :
– Bonjour Madame, je suis Paul Levêque, le papa de Henri, élève de 5ieme B…Heu…vous m’aviez
laissé un message alors je vous rappelle heu…Henri n’est pas méchant, c’est un bon gamin
heu…bon heu…ben…heu rappelez-moi, hein !
Répondeur :
– merde, putain, répoooond….bordel…
Répondeur :
– Bonjour Madame, c’est le pressing du bas de la rue, vos chemises sont prêtes…même les 2
blanches !il y avait du boulot avec les taches de rouge mais elles sont comme neuves !Elles vous
attendent…à bientôt !
Répondeur :
-…ça t’amuses ?..
Répondeur :
– Bonjour Madame, secrétariat du docteur Lacrampot, merci de nous confirmer votre rdv
prochain…à défaut,il sera automatiquement annulé sans appel de votre part. Merci de votre
compréhension. Au revoir.
Répondeur :
– C’est M. Raphael, on vous attend. D’ici 20 min, j’appellerai l’adulte à prévenir en cas
d’urgences. Merci Mme Janiss.
Répondeur :
– C’est moi…j’attends…je devrais pas…je t’attends, je voulais te le dire…tu me manques…
Répondeur :
– Tu saoules !!!!
Répondeur :
-…
Répondeur :
– Réponds merdeeeeee !!!!
Répondeur :
– Madame Janiss, bonjour, c’est Monica, votre esthéticienne. J’ai un créneau qui s’est libéré, jeudi
à 13h30. Vous me dites ? A tout à l’heure.
Répondeur :
– Janiss…bonjour Janiss…c’est Belle-Maman…quand même on s’inquiète…j’ai le petit …rappellez-
moi !
Répondeur :
– Bonjour, Caisse primaire d’assurance maladie d’Ile de France, vous êtes déclarée cas
contact…vous devez respecter le protocole actuellement en vigueur que vous retrouverez sur notre
site internet. Il faut vous connecter à la page « info covid »…nous allons reprendre contact avec
vous prochainement.Merci. Au revoir.
Répondeur :
– Je te hais….merde…..
Dans la forêt profonde…dans ma forêt profonde…il y a des loups qui hurlent.
Il y a des enfants qui pleurent. Il y a des cris.
Il y a le silence silencieux. Plus un bruit . Plus un souffle. Plus un mot.
Le noir. La nuit. Le silence.
Plus aucune vie.
Traumatismes.
Janiss ne connaissait rien de son histoire familiale. Juste un traumatisant silence, l’absence de
photos. Les non dits. Une peur encore palpable à l’évocation de certains évènements. Elle ne s’était
jamais sentie à sa place. Aucune case ne lui correspondait. Comme un fantôme dans sa propre vie.
Elle flottait d’une vie à l’autre dans le déni de soi. Janiss avait répondu, par ses choix aux attentes et
aux espérances de ses proches, de sa famille, de la société…
Enfant du silence, adulte du déni.
Aucune addiction. Pas de maladie incurable. Un intérieur élégant. Dans le rôle du mari, un bel
homme. Enfants intelligents et si mignons.
Esthétique parfaite d’une vie parfaite.
Son absence de sens pratique l’amusait beaucoup. Elle soignait la forme. Contrôle et manipulation
de l’image. Elle était belle. Désirable. Aucun regard ne percevait sa tempête intérieure. Son
ouragan. Sa foret profonde où les loups hurlaient…
40 ans.
Chaos intérieur. Je suis en jachère. J’ai arraché les mauvaises herbes. J’ai mis de l’ordre.
Je travaille sans filet. Rien pour me retenir à part moi-même. Tout repose sur moi. Moi. Moi seule.
SEULE.
Quinze ans de vie commune. Quinze ans d’abnégation de soi. Quinze ans à m’effacer.
Pour qu’il existe. Plus haut. Plus fort.
Moi ?..
Plus bas. Plus bas encore. Au sol. Dans le sol. Enterrée.
Avancer. Encore. Et encore.
Tomber. Se relever. Petit soldat discipliné. Se taire. Garder sa souffrance. Gérer ses émotions. Ne
rien laisser transparaître.
Être…
A la hauteur. Ne pas lâcher. Résister. Porter. Supporter. Sourire et rentrer le ventre. Tout contrôler,
le moindre centimètre carré de peau est sous contrôle. Gommer, épiler, hydrater. Désirable. Dans
les normes. Aux services des autres, de l’autre.
Condition de la femme, éduquée à se soumettre et s’effacer.
Codes et normes.
Déconstruire pour se reconstruire.
J’aimerai des caresses, de douces caresses. Des baisers, de tendres baisers. Sincères. De la
sincérité. Des bras qui m’entourent et me protègent de ce monde. Des bras qui m’aiment comme je
suis. Fragile. Un peu. Hyper sensible. Petite. Parfois. Si petite.
Des bras qui me tiennent dans la tempête. Seule je finirai par boire la tasse dans des verres de
blanc…Me réfugier. En manque d’amour.
L’amour. Éternel ?..Éternel amour. Dans la mort uniquement .
Tourbillon siphonnant ses certitudes. Elle ne savait même plus qui elle était. Elle ne comprenait
même plus ses choix et ses engagements.
Nue.
Elle avait décidé que la lumière reviendrait sur cette foret. Que le printemps exploserait de nouveau.
Que les boutons de fleurs écloront sous la puissance du soleil. Que les bourgeons deviendront de
robustes feuilles. Qu’elle marcherait pieds nus sur la mousse. Heureuse de son existence et d’être
elle.
Eau. Pâte d’amande. Vaseline. Musique. Casque. Chrono. Rituel d’avant course.
Ajouter carte bancaire, passeport, clés du véhicule de location.
Enfiler le sac de Lara Croft. Cliquer. Serrer.
Ajouter 120 secondes au chrono de l’application.
Pour la dernière fois, enfoncer la clé dans la serrure du verrou du haut. Tourner à gauche.
Ajuster son casque.
Ajuster son sac.
Droite, gauche. Regarder les marches en bois de l’escalier. Ne pas se prendre les pieds. Premier et
dernier palier des voisins.
Bye bye les cons! Vous,vos chiens, moches et débiles!
Accélérer pour descendre la fin des escaliers et sauter les 2 dernières marches.
A la sixième dalles de marbres, vérifier son profil dans le miroir du hall d’entrée. Pour la dernière
fois.
Se remettre droite, regarder la porte d’entrée en bois, si lourde, l’ouvrir difficilement aux quatrième
pas tremblants. Pour la dernière fois. Tirer la poignée, retenir le battant puis…s’enfuir !
S’enfuir pour toujours.
Five, four, free, two, one…élancer la machine, penser à propulser chaque bras en avant, respirer,
inspirer, expirer, élancer encore et encore ses jambes.
10 mètres puis tourner à droite, traverser la route, se méfier de ce traite trottoir. Une seule fois, oui
une seule, elle a manqué d’attention. Elle a lourdement chuté. Sur la route. Blessure et cicatrice.
Son visage et elle s’en souviennent.
Les trottoirs sont devenus ses ennemis.
Slalomer entre les piétons. Éviter vieilles et petits chiens. Frôler les gens. Sentir leurs odeurs. Perdre
du temps au feu rouge.
Après ce pont, tourner à gauche, longer la piste cyclable, croiser les doigts et invoquer l’esprit de
parents morts pour accélérer la photosynthèse de ce feu.
Quitter la folie.
Attaquer une nouvelle vie.
Respirer.
Inspirer.
Accélérer.
Transpirer. Respirer. Râler de plaisir.